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Bogdan Korczowski Photo Agnieszka Zgieb Paris 2017

Bogdan KORCZOWSKI ou Fuir le temps
Par Genica Baczynski

Le temps amblyope

Bogdan Korczowski peint et il peint pour ainsi dire à l'aveugle. Il contrarie le regard et en premier lieu le sien, au point de restituer à l'inconscient, sa rétine. Il n'est pas question ici de ne rien voir, ni de l'absolu du noir, il s'agit du silence de la nuit, d'une nuit sans langage qui parle, sans se figurer, d'une nuit muette et pourtant constellée. Il s'agit d'une répétition et de son mouvement. Bogdan Korczowski récuse la représentation et son miroir déformant, il divulgue un symbolique sans jamais le traduire, il avance à regard masqué comme un Œdipe dont la vérité ne s'avouera qu'après lui. Il frappe ainsi la toile du sceau désenchanté des symboles oubliés puisqu'inconnus de tous. C'est un peintre qui se déjoue des systèmes comme de l'histoire. Il obscurcit la mémoire pour lui rendre une langue. Il peint comme s'il était le premier homme et ce geste qui se veut toujours originel brise une mécanique de l'illusion perpétuelle. Oui Cette eau Qui sous la main Se teinte Et sème Médusée Le signe Sur la toile Afin de déjouer la nuit Venue d'un confins Il s'agit d'une manière ou l'autre De distribuer la nuit Les nuances constellées de la nuit La tache aveugle Posée sur la toile Se convertit en figures En bruit en un Attrait de la géométrie des rêves.

La terre infernale

Mais chez lui, le rêve se répète. Et la répétition se transfigure en infini. Sa peinture porte en nous une marque plus qu'un paysage, puisque pour ainsi dire, l'horizon lui est indifférent, Bogdan K est un peintre de la terre mais d'une terre enclavée à laquelle on aurait soustrait sa promesse. En ce sens, le récit familial et on entend par là, d'où l'on peint ? ne se dissocie pas de ce pays qui est le sien, la Pologne. Et ici, si son nom, Korczowski, est mangé comme englouti, il s'agit moins d'un effet de style, où l'on imprimerait à ce peintre du temps infernal un effet Kafkaïen, que d'une marque celle d'une blessure, celle d'un temps qu'il faut distraire faute de l'abattre. La Pologne serait sous ces coups le pays des flammes noires, des terres carbonisées d'où s'échappe parfois le souvenir d'un siècle qui a supprimé le bonheur à jamais. De ce pays, sans autre horizon que les autres, Bogdan Korczowski dispense une peinture à l'énergie cadrée - et pour ce qui est des œuvres les plus récentes une vivacité circulaire - elle imprègne une ardeur que seules les couleurs corrompent, chez lui, la lumière ne provient jamais du jour, mais de l'ombre. La toile répond par un débordement, il lui insuffle une idée d'elle même plus grande encore.
Bien sûr, il nous renvoie à une histoire de l'art, et devant ses toiles, on se raccroche à du déjà-vu par peur de se perdre dans ce qu'il nous incite à abandonner, notre connaissance. Alors, l'espace d'un instant, devant les signes immémoriaux, les pyramides difformes, les croix, les hiéroglyphes accumulés et dans le même temps barrés, on entend le bruit sourd des tableaux de Carlos Saura et parfois même on superposerait Chagall à ses ciels bibliques. Plus encore, on le relie à Antonio Tapiès, il fait ainsi écho aux mots du peintre espagnol qui qualifiait son œuvre de champs de batailles où les blessures se multiplient à l'infini"

Le geste infini

Bogdan Korczowski distribue la couleur non sans arbitraire de façon à déstabiliser les interprétations et imprégner les climats d'une incertitude temporelle. Dans ce dernier cas, il n'est pas rare qu'il recoure à des déplacements, baroques où les perspectives sont faussées voire abolies. On finit par penser qu'elle réside ailleurs comme dans la série Plein Soleil où les soleil jaillissent d'un monde que l'on présente plus qu'on ne le re-présente, il fixe son geste et par un effet de loupe grossit les traits, il tente de désigner notre malvoyance et de nous faire entrer dans un regard continu où tout se lie et se délie, où enfin la pupille s'aveugle. Avec les cercles répétés, il tatoue la toile de cet Laniakea, énigmatique, ce mot émergé, peut-être, des lacs ou de mers in-pratiquées.
Bogdan Korczowski n'est ni pareil, ni analogue. Il se situe ailleurs : il se fie à une méthode sans doute inspirée, composée d'intuitions et de calculs, de préméditation ; il a inventé un dispositif et ce dispositif se nourrit d'un quotidien, d'images puisées dans une répétition, ce qui défère à sa peinture une efficacité et un impact mémorables. Il fabrique des images dont on ne se déprend pas ; elles résonnent durablement et jettent en nous un trouble. Ses images, nous verrons peut-être comment, acquièrent une force persévérante, elles ne pénètrent pas l'inconscient, elles y sommeillaient déjà. Il s'adonne alors à une virtuosité qu'on pourrait qualifier aisément d'élémentaire puisqu'elle vise à atteindre un essentiel et c'est là sa principale qualité. Ses visions font système.
On se rappelle qu'Homère postulait que les dieux n'avaient infligé le malheur aux hommes que pour inciter au chant qui les consolerait. Bogdan Korczowski ne cherche pourtant jamais à calmer les angoisses, sa peinture préfigure, plus qu'elle ne propose, une autre dimension où si il n'est pas aisé d'être à l'aise, on peut y lire une grammaire de la promesse et dans ce cas, elle nait des cendres. Chez lui, l'obsession fixe et malmène le spectateur. On entre dans une nuit qui remue… En somme, le déplacement recouvre le réel dont il est en quelque sorte la métonymie. La peinture de Bogdan Korczowski forme la partie d'un tout, la parcelle d'un monde dont il nous abandonne des éléments, relève des situations afin d'en exhumer la contrariété dont la peinture serait le remède. On devine que Bogdan Korczowski ne veut pas en rester là, qu'il songe à autre chose et cette autre chose nous est exposée grâce à une autre opération, plus évanescente peut-être qui, elle, s'apparente à la condensation, à une manière de choisir son vocabulaire, de l'articuler, de le restreindre au mieux afin de préciser son but. Cette opération s'accomplit dans le geste pictural. Les images qui nous sont alors prodiguées sont à proprement parler impressionnantes.
La peinture accomplit le regard et sa divergence. Elle ramasse et concentre des effets épars. Elle établit un sens qui aurait tendance à se disséminer, à ne rester qu'une vague impression. En certaines occasions, on apparente la condensation à la métaphore. Pourquoi pas ? Toujours est-il que Bogdan Korczowski fonctionne au rêve auquel il emprunte ses techniques et que la peinture est sa vérité. Par facilité, nous disons qu'il traduit un monde, mais avec ses images, il produit du récit, c'est-à-dire du temps et la durée. Il peint un repli du temps où les symboles aux contours accidentés, amochés par l'oubli, affichent leur présence pour ne pas dire leur permanence. Il conjure un silence, une pénurie de signes à l'ère où les signes pullulent et s'équivalent en vain et comble un vide. Si nous forcions le pathétique, nous écririons qu'il conjure une mort quand il invente une beauté, une beauté qu'il traite à la manière d'Arthur Rimbaud qui ne l'avait assise sur ses genoux que pour la gifler et pour Bogdan Korczowski, il s'agit bien de cela, de malmener ce qu'il charme. C'est pourquoi sans doute et pour forcer le trait, il stigmatise de plaies noires certaines de ses toiles.
Sa peinture qui répond du temps et s'en défend pourtant, réclame des mots et ses visions-images expriment des rapports. C'est un homme de l'intelligence en mouvement et des mouvements de l'intelligence. Il met en relation un état donné avec leurs causes et leurs conséquences, même si les réponses devancent les questions.

Genica Baczynski, écrivaine et journaliste.

Paris Novembre 2017

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